En tant qu'Entreprise à mission, Kéa a décidé de contribuer à sa manière aux grands sujets économiques & sociétaux et propose un décodage inédit.
Chères lectrices et chers lecteurs,
En cette semaine de passage à l’heure d’hiver, les associés de Kéa rallument leur chauffage et profitent de l’heure gagnée pour décrypter, mouchoir au nez, les faits suivants :
Agent 996
À l’heure de l’IA, le marché du travail commence à se tendre… et les salariés se planquent.
Pendant que certains start-uppeurs californiens importent un mode de travail venu de Chine – le « 996 », travail de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7… –, la tendance, chez les géants américains, est de pivoter vers un modèle de développement sans recrutement : après le fabless, le people less.
JPMorgan, Airbnb, Wallmart (premier employeur privé des États-Unis et du monde) font ainsi le pari d’une croissance sans nouvelles embauches. Amazon et Meta ont annoncé des licenciements massifs (présentés par Meta comme un moyen d'alléger la bureaucratie…).
Conséquence : aux opérations « grande démission » et « quiet quitting » (souvenez-vous…) succède le «job hugging», soit le fait de s’agripper à son poste non par envie ou engagement, mais par prudence. Le taux de démission est ainsi au plus bas outre-Atlantique depuis 10 ans, et une majorité de salariés affirment se sentir « coincés dans leur emploi ».
On a connu l’ère du « travailler plus », puis celle du « travailler mieux ». Et si l’avenir des salariés était de travailler à ne pas se faire repérer… ni virer ?
Un Xinax et ça repart
La Chine tourne au ralenti et ses habitants couvent une grave dépression.
Et pour cause : Xi Jinping a resserré la vis et veut remettre l’économie au pas après quelques excès. Le freinage est brutal.
Ses fonctionnaires chéris sont privés de dîners fastueux, car une cure d’austérité leur est imposée. Les cadres de la finance voient leurs salaires baisser et sont priés de rendre leur bonus (!) au prétexte que le secteur financier doit désormais « servir la prospérité commune ».
Même les ménages ont le blues : alors que les dépenses d’assurance chômage ont bondi de 27 % au 1er semestre 2025, ils empruntent moins et n’ont même plus le cœur à consommer : les dépenses pour les fêtes nationales d’octobre ont baissé de 2,6 % par rapport à 2019.
Mais il n’y a pas forcément de quoi se morfondre : pour Yao Yang, professeur à l’université de Shanghai, la Chine serait simplement rentrée dans une phase de « correction ». Tout en creusant tranquillement l’écart sur l’ensemble des secteurs stratégiques de demain.
De quoi leur mettre du baume (du tigre) au cœur.
Trick or trust
Arrêtons de nous faire peur : l’économie française, contre toute attente, résiste.
Parmi nos plus belles citrouilles, la vitalité retrouvée des secteurs forts à l’exportation – aéronautique, naval, chimie, pharmacie – qui portent l’activité (+2,2 % trimestriel).
Et la grande friandise du trimestre : le retour de l’investissement des entreprises ! Près de +1 % trimestriel, un record depuis deux ans. Investissements dans le numérique, construction en léger redressement, taux bas grâce à la BCE : les entreprises auront été moins perturbées par l’incertitude politique que prévu.
Jusqu’ici ? Le spectre de la crise demeure et effraye les ménages, qui restent prudents : leur consommation connaît un très timide +0,1 % trimestriel. Tant que cette lanterne ne sera pas rallumée, elle pèsera sur l’économie française. Et on ne verra pas le BOUH du tunnel.
Je ne suis pas celle que vous croyez
Contrairement au qu’en-dira-t-on, notre Constitution aurait tout à fait les moyens d’encaisser une absence de majorité.
En ces temps de travaux parlementaires sur le budget, les commentateurs évoquent comme un seul homme l’inadaptation de la Ve aux majorités relatives et la sacro-sainte absence de culture parlementaire desFrançais. Ce qui les amène à analyser les débats en termes de bras de fer, postures et chantage.
Or, pour le constitutionnaliste Benjamin Morel, notre absence de culture parlementaire est une ineptie historique et la Ve n’est rien de plus qu’une IVe amendée. Ce sont le fait majoritaire et le bipartisme qui en ont fait ce que nous connaissons d’elle.
À l’heure où le vote se fragmente, il s’agit simplement d’adopter de nouveaux usages. Et le Parlement, par tâtonnements, pressions mais aussi compromis, est bel et bien en train de fabriquer une loi de finances.
C'est inédit, difficile, pas très joli, ce sera peut-être terminé quand vous nous lirez, et le budget, si adopté, sera sans doute baroque. Mais au moins, chacun aura eu le droit à la parole.
Parlementariser la Ve plutôt que de passer à la VIe… ou se retrouver en bataille de purée à l'assemblée comme en CM2 ?
Comment ? Vous ne connaissez pas cette fameuse théorie élaborée en 2012 par les économistes d’Oxford Kate Raworth et Andrew Fanning ? Représentez-vous un beignet. En son cœur, un plancher social listant les besoins sociaux à satisfaire (éducation, santé, accès à l’eau…). En bordure, un plafond environnemental représentant les limites planétaires à ne pas franchir (7 sur 9 sont déjà dépassées). Entre les deux, le beignet tient lieu d’espace « sûr et juste ».
De nombreuses entreprises, villes… ont adopté ce cadre de pensée pour construire leur avenir. Un exemple marquant : la ville d’Amsterdam, depuis 2020. Et ce cadre d’analyse est désormais paré d’indicateurs de suivi sociaux et écologiques.
Au passage, les deux économistes nous invitent à « mettre fin à la manie du PIB », dont la croissance perpétuelle est incompatible avec l’espace sûr et juste du Donut.
« Beignets. Y a-t-il quelque chose qu’ils ne peuvent pas faire ? » – Homer Simpson
Les associés de Kéa
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